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Les Pères de la Patrie

dr. Artur Silvestri

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Il y a de nombreuses années de cela, lorsque j’avais commencé à me rapprocher de l’Eglise, hésitant et pensif, je m’étais dit que j’y trouverai peut-être l’Ordre et le Sens, immuables et non corrompus et, à vrai dire, ce qui fait que le Monde existe.
Lorsque j’ai rencontré, il y a une vingtaine d’années, feu le Grand Métropolite Nestor d’Olténie, éternelle soit sa mémoire, cet espoir est devenu brusquement une certitude. En sa présence toute chose retrouvait ses véritables proportions et l’homme retrouvait inconsciemment sa place, son rang et sa mesure. Sa prestance, qui venait de loin, de beaucoup plus loin que son aspect visible, était celle d’un voïvode, du voïvode abscons, du gardien exponentiel, du „roi caché”. C’était un Grand Homme et je crois toujours - plus même qu’autrefois, peut-être, lorsqu’il était encore en vie - qu’il possédait quelque chose d’inhabituel, une chose qui ne lui appartenait pas directement, mais qui parlait par sa voix appelant l’ordre, le sens et l’équilibre. Et ce sentiment est peut-être de nature á diminuer un peu la tristesse inexprimable de la séparation de cet inoubliable père de la Patrie.
Les légendes, dont on ne parle que très peu et que l’on ne peut attester, car elles ne furent ni ne seront jamais écrites pour n’en pas profaner le terrible enseignement, disent que seules les prières des sages inconnus, qui existent mais ne se montrent pas, maintiennent encore en vie ce pays triste, plongé dans l’amertume. J’ai entendu une fois cette légende qui donne le frisson et à bien y penser, je me suis dit qu’elle était vraie. Et si, par quelque hasard, elle ne l’était pas, il faudrait imaginer qu’elle l’est.


Le Byzance paralèlle

Etonnante par son caractère presque révélé, nous indiquant le temps propice et le nécessaire secrètement agencés, l’œuvre d’historien de Nestor Vornicescu est souvent évoquée à propos de ce que l’on appelle le proto-roumanisme.
L’idée n’est pas si récente, de situer les débuts de la littérature roumaine avant le V-e siècle, à une époque voisine des débuts de l’ethnogenèse. Lorsqu’en 1979 le professeur Ioan G. Coman, le Doyen des lettrés ecclessiastes, voulait argumenter en ce sens, il ne faisait que renouer un fil ethnographique cassé, mais existant déjà. Et pourtant, jusqu’il y a peu, l’idée d’une littérature roumaine ancienne ou pré-roumaine (dont l’histoire devra être écrite, un beau jour) était entrée en récession et la sortir de l’oubli avait semblé à certains une exagération sans raison valable. Pourtant, l’hypothèse est, à son tour, ancienne et le fait qu’on l’ait minimisée s’explique par l’évolution de l’histoire littéraire roumaine, dans le respect du modèle occidental. Introduire les Roumains anciens dans une histoire de la littérature à l’occidentale, (l’Occident n’ayant pas de tel modèle spécifique) aurait été inimaginable, et même si les notes de Nicolae Iorga en ce sens étaient considérables, elles ne suffisaient pas. En 1941, dans son „Histoire de la littérature roumaine des origines à nos jours” G.Cãlinescu, le plus grand historien de la littérature roumaine, pressentait déjà une telle nécessité. Il était d’avis que la finesse des premières productions littéraires supposait chez les Roumains un long exercice, l’exercise antérieur. Et pourtant cette conclusion n’expliquait presque rien du point de vue génétique. Lorsque l’histoire littéraire atteint le stade des mises en valeur intuitives ou visant l’élévation d’un développement spécifique dans l’abstrait, on ressentit l’absence d’un élément d’étymologie et on le redécouvrit.
La contribution de Ioan G. Coman concernant Les écrivains roumains anciens ou pré-roumains (Bucarest, 1979) commençait plus tôt que prévu, avec les Gètes, et voulait témoigner d’un fond autochtone par-dessus lequel la spiritualité patristique serait venue se superposer, de manière adéquate. Il s’agit là d’une sorte de matière endogène, dont la spiritualité de Byzance n’avait pas grand-chose à rejeter, se contentant de s’y développer en une sorte de synthèse organique et locale. Et puis le milieu, déterminé par „la continuité historique de l’élément autochtone en Scythie Mineure”, par la notion d’œcuménisme, de liens spirituels allant de Byzance à la Cappadoce, puis à Rome, ce milieu représente donc un environnement aux fondements solides reliés au monde, qui fait de la Scythie Mineure une région spirituellement contemporaine de toute l’Europe, son illustration. Enfin, les auteurs dont Ioan G. Coman fait des descriptions détaillées et aux dimensions telles que personne ne l’a encore surpassé, sont Nicétas de Remesiana, Laurent de Novae, Théotime de Tomis, Jean Cassien, Denis l’Exigu; leur œuvre est tenue pour „un facteur d’unité et continuité, surtout parce qu’elle est écrite en latin”. Ces petites monographies, concernant des auteurs dont la création figure surtout dans la „Patrologie latine” de Migne, sont presque inconnues des Roumains actuels.
Elles contiennent de nombreuses informations étonnantes. Il existe entre ces auteurs un esprit de continuité, que Ioan G. Coman ne pouvait pas ignorer; beaucoup d’entre eux se consacrent par leur formation à une contribution doctrinaire et acquièrent ainsi la notoriété à Byzance et à Rome; ils sont autochtones et européens en égale mesure et ils contribuent à leur manière à des clarifications patristiques. L’image que l’auteur en extrait est troublante et la notion de „Romanité orientale” acquiert chez lui un sens spirituel encore plus riche en spécificité.
A remarquer que H. Mihãiescu avait aussi contribué, dans son étude sur „La langue latine du Sud-Est de l’Europe”, à l’idée de la romanité orientale. Dans deux-trois paragraphes, il faisait un examen de l’œuvre de Nicétas de Remesiana, Auxence de Durostorum, Jordanès. Même si l’objet de son étude était purement linguistique, l’historien littéraire pouvait y trouver des sujets d’intérêt. Il est évident que l’intérêt pour l’étude des pré-roumains ne s’était pas résumé à ceci et que l’on doit y ajouter d’autres contributions comme celles de Ioan Rãmureanu, G.I.Drãgulin. Un certain nombre d’études consacrées en 1969 et 1970 par Nicolae Corneanu à quelques écrivains proto-roumains (dont Bretanion de Tomis et Léonce de Byzance) avaient été réunies à d’autres dans une collection d’ „Ecrits patristiques” (Timiºoara, 1986), collection mémorable par la solidité de son érudition et par sa perspective fort bien articulée sur l’histoire de la culture du Bas Moyen Age.
Mais la synthèse la plus importante de la littérature des proto-roumaine est pourtant celle de Nestor Vornicescu („Premiers écrits patristiques de notre littérature”, IV-VI-e siècles, Craiova, 1984), suivie d’autres études, dont la dernière ajoute certains éléments susceptibles de compléter l’image d’ensemble. Par rapport à ses prédécesseurs, Nestor Vornicescu offre une perspective intégratrice à long terme, pénétrant l’époque plus que l’on aurait pu l’imaginer et traversant même la période dite „slavone”, pour en arriver aux oeuvres en roumain proprement dit. Il a voulu tisser, entre les œuvres proto-roumaines et les Roumains d’après 1500, un fil solide, pour prouver la roumanité de cette littérature-là. L’idée proto-roumaine étant prouvée (Ioan G.Coman l’avait admirablement démontrée), il restait quand même quelques questions essentielles auxquelles il était difficile de répondre. Dans quelle mesure ces œuvres de l’époque patristique étaient-elles roumaines, vu qu’il ne suffisait pas pour cela qu’elles fussent écrites par des proto-roumains, c’est-à-dire par des Daco-Romains. Ne peut-on pas les attribuer à une époque d’universalité latine et patristique, dépourvue de conceptions ethniques? Et enfin, plusieurs siècles de silence superficielle ne sont-ils pas un hiatus trop long entre ces esquisses de culture autochtone et les débuts de la littérature roumaine?
En concevant sa synthèse, Nestor Vornicescu avait prévu ce genre de questions et leur avait offert les arguments nécessaires. Il reprit d’abord la démonstration de Ioan G. Coman sur la contribution d’un fonds autochtone des Gètes, sans pour autant la répéter, (mias pour sédimentar l’idée) parce qu’il partait d’un autre moment de la recherche et elle fut confirmée. Vu que les proto-roumains utilisaient certainement une tradition locale, ce qu’il convient de voir c’est ce qui allait se développer ensuite, après le moment gète. Ces développements tiennent de la spiritualité byzantine, active longtemps chez les Roumains, ce qui fait qu’il faudrait en éliminer à un examen doctrinaire les écrivains dits „hétérodoxes” (comme Ulfilas, Auxence de Durostorum, Paladius de Ratiaria, Maximin, les chrétiens ainsi-dits „ariens”), dont la contribution est inutile du point de vue de la série continue. Puisque la littérature roumaine se développe sur un fond byzantin, donc patristique, (par l’intermédiaire de la langue slavone), la suggestion concernant les Gètes et les créations hétérodoxes n’est d’aucune utilité. L’intuition est admirable et la démonstration ne rencontre désormais plus d’obstacles, étayée par plus d’arguments que les autres. D’abord, l’argument général découlant du mouvement fondamental d’une littérature: à partir du IV-e et jusqu’au VI-e siècle, on cultive exclusivement sur le territoire roumain une littérature patristique, autrement dit „byzantine”. Elle ne cessera pas à cette date et des recherches plus récentes confirment la vitalité de ce fonds qui, même au Siècle des lumières, est à la base de la culture roumaine moderne, avec ce que j’oi nommé, autrefois, „Encyclopedie rustique”. L’époque slavone n’est pas elle-même slave chez nous, elle a un régime byzantin, donc ortodoxe de tradition roumaine. Parfois, lorsque sont traduits des auteurs autochtones demeurés au patrimoine de l’église orientale, elle est même pré-roumaine; il s’agit, dit Nestor Vornicescu, de codex qui comprennent des traductions en slavon des œuvres de Jean Cassien et de Denys l’Exigu. Un témoignage littéraire initial n’est donc jamais perdu, il demeure dans la substance d’une littérature, qui semblait naître du néant mais qui possédait une tradition connue par voie confidentielle.
Mais, pour revenir aux proto-roumains, il est compréhensible qu’une telle continuité ne soit pas imaginable en dehors du nombre et de la valeur. Sur la notoriété de ces auteurs, Ioan G. Coman avait fait les observations essentielles, enrichies par Nestor Vornicescu, dont l’idée est, chaque fois, de placer ceux qui connaissent une telle diffusion dans leur environnement européen. Jean Cassien et Denys l’Exigu sont des célébrités de leur temps et ils contribuent aussi bien aux calculs de chronologie sacrée, encore appliqués de nos jours (Denys l’Exigu est le créateur de „l’ère du Christ”), qu’à l’établissement des règles de vie commune dans les monastères (Jean Cassien). Ils vivent à Rome, à Marseille et demeurent, dans la conscience de leurs contemporains, des érudits d’une parfaite tenue. Ce caractère européen n’exclut pas les auteurs demeurés sur place, bien que „le groupe des moines scythes” (sur lesquels Nestor Vornicescu fait d’importantes révélations) n’était pas limité à la vie en Scythie Mineure. Il était arrivé à Byzance, puis à Rome. On trouve dans les „Romanies danubiennes”, deux écoles (c’est l’idée de Nestor Vornicescu qui ne l’exprime pourtant pas en ces termes), dont celle de Tomis possède une structure d’école littéraire (programme, continuité, représentants) qui comprend Bretanion, Théotime I-er, Jean de Tomis, Théotime II, Valentinien. Nicétas de Remesiana doit aussi avoir fait école dans la „Romanie” située au Sud du Danube, si l’on admet Laurent de Novae comme son émule. Il existe aussi d’autres régions à concentration culturelle, dont certaines devraient être situées en Dobroudja du Nord (région d’origine de Jean Cassien et sans doute aussi des Moines Scythes) et dans la zone actuelle de Buzàu, ou l’on peut supposer que la vie des ermites impliquait des aspirations culturelles. Nous sont encore inconnues les communautés de Niculitel, de Romula et du futur Banat, tout comme celle de Durostorum de la „Romanie” du Sud.
Mais l’auteur ne s’arrêta pas là. Il fit d’autres recherches pour arriver (dans l’Almanach „Ramuri”, 1986) à la conclusion que nous avons pu avoir dans la littérature proto-roumaine, avant le IV-e siècle, une époque de compositeurs de „Passions”, c’est-à-dire de compositions hagiographiques, „d’actes des martyrs” et il avance des documents en ce sens à partir de 303.

L’encyclopédisme modélateur

A l’occasion d’une recherche de 1986, Nestor Vornicescu, ajoute à tout ceci un corpuscule (texte sommaire et analyse détaillée) nommé „Aethicus Histricus, auteur d’une cosmographie et d’un alphabet” et consacré à l’œuvre d’un „philosophe pré-roumain de Histria en Dobroudja” (Craiova 1986). Comme le démontre brillamment l’auteur de cette recherche étrange, il s’agit d’un Daco-Romain du Pont Euxin, qui vivait aux IV-V-es siècles, c’est-à-dire aux environs de 400, dans un millien de „culture romane post-provinciale” et dont la capacité créative originale s’avère impressionnante.
En vérité, cet Aethicus Histricus (Aethicus Hister signifie l’Ethique d’Histria) n’était pas totalement inconnu des chercheurs roumains, car les premières mentions de son œuvre avaient été faites par Nicolae Densusianu dans „La Dacie préhistorique”, d’après un mémoire de 1852 du français d’Avezac. Ce fut là aussi un sujet abandonné, suspendu ou pris à la légère, même en dérision, comme tant d’autres, car dans ce pays qui n’a pas encore trouvé sa voie dans l’histoire, l’attitude sans gravité en impose. Si l’on ajoute à cela l’attitude détestable habilement tissée autour de Nicolae Densusianu (un „tracomane extravagant”, „incapable d’équilibre scientifique”, „amateur turbulent” etc), on comprend facilement que toute conclusion venant de lui fut suspecte et traitée avec parti pris. Ce qui fait qu’une étude détaillée de ces données n’était pas vraiment possible et sans l’insistance de Nestor Vornicescu (qui se propose, ce qui est tout à son honneur, de faire toute la lumière sur l’époque proto-roumaine), on imagine très bien que cette œuvre serait demeurée inconnue à l’avenir aussi. Telle que nous la voyons maintenant, il est néanmoins certain qu’Aethicus Histricus apparaît dans la littérature roumaine (à l’époque même de l’ethnogenèse) comme un esprit encyclopédique avant la lettre et vraiment européen, comme le seront plus tard Nicolae Milescu Spàtarul, Miron Costin, Dimitrie Cantemir, Hasdeu, Iorga et comme l’étaient déjà ses contemporains Jean Cassien et Denys l’Exigu (des proto-roumains aussi, qui se sont fortement affirmés dans la culture latine occidentale). Seulement, à la différence de ses contemporains „scythes” Aethicus Histricus était un écrivain „païen”, nourri d’un syncrétisme propre à l’Antiquité tardive, ignorant ou peut-être même hostile à l’égard des nouvelles doctrines. C’est ce qui fait sa singularité et rend sa présence inexplicable, puisque même le Moesien Jordanes (auteur d’une „Getica”) avait adhéré à la „nouvelle pensée” chrétienne et s’exprimait, selon la mode des premiers temps de Byzance, comme un chrétien „universaliste”. C’est donc là la première note troublante pour celui qui étudie son œuvre et sa biographie. Mais, avons-nous dans cet Aethicus Histricus un penseur illustrant l’espace des Gètes romanisés, un autochtone conservant des caractères du substratum, imprégnés de différentes manières par la romanisation ? La réponse est clairement formulée par son exégète qui précise que „sur le territoire de la Roumanie actuelle, il existe de nombreux témoignages des premiers siècles, aussi bien sur la vie et la continuité de nos ancêtres daco-romains, que sur leurs culture et civilisation”. Etait-il un Gète savant descendu des montagnes où les initiés se seraient abrités? Etait-il un Grec „de bonne famille” du Pont Euxin gauche? Un Gète-latin génial, un phénomène intellectuel comme Roger Bacon, le docteur miraculeux? Quoi qu’il en soit, on peut reconstituer sa biographie à partir des données fournies par sa „Cosmographie”, au cas où celle-ci est un document et non pas une œuvre littéraire. Aethicus est donc originaire de Histria („Ille Histria se exortum”) et par conséquent de Scythie Mineure („Nationae Scythica”), de „souche noble”, il a sans doute étudié dans sa ville natale, faisant preuve par la suite d’une solide initiation au grec et au latin. Sa „Cosmographie” même est rédigée en un latin savant qui impressionne par sa clarté et sa tenue classique, aux formules polies désormais universelles. Une curiosité intellectuelle, mêlée aux inquiétudes de l’homme vivant au bord de la mer pose son cachet sur une vie aventureuse et en quelque sorte „moderne”. Aethicus, nous dit Nestor Vornicescu, a énormément voyagé, faisant le tour de la Méditerranée, pour se diriger ensuite vers le Nord, en mer Baltique et en Scandinavie, puis en Orient, en Arménie, du côté de la Sibérie, en Mongolie, en Inde, sur le Gange (où il naviguait sur son propre bateau), à Ceylan, à Babylone, en Arabie et en Egypte; c’est le même type d’anxiété géographique que celui de Nicolae Milescu Spàtarul, au 17-e siècle.
Ces voyages, comme le précise l’exégète, ont dû faire de sa „Cosmographie”, qui n’est pas simplement une œuvre d’érudition (utilisant des textes géographiques anciens, d’Hérodote et de Strabon jusqu’à Diodore), un „journal de voyage”. Mais, ce qui peut sembler inhabituel de nos jours, tout en étant très naturel pour l’homme de l’antiquité, soucieux d’autre chose que de son monde familier et archiconnu, son regard se porte surtout sur les espaces géographiques extraeuropéens, vers les cultures exotiques, exorbitantes. L’idée même d’aller voir des régions du bout du monde nous frappe et nous étonne. L’homme était lui-même d’une intelligence fantasque, rêvant à un pont sur l’Hellespont et notant une série de spéculations philosophiques dans son propre alphabet énigmatique, pouvant peut-être conserver les traces de quelque écriture sacrée antérieure, aujourd’hui inconnue. Il semble bien que des éléments de l’ésotérisme des initiés gètes (évoqués par Jordanes dans „Getica”) soient passés dans cette „Cosmographie”, qui annonce en quelque sorte le „Voyage en Chine” de Milescu Spàtarul et „l’Histoire Hiéroglyphique” de Cantemir du XVIII-e, avec le même goût pour un encyclopédisme baroque, marquant un certain type d’écrivain autochtone. Mais avant d’avoir une valeur d’anticipation et synthèse (une synthèse résumant cependant une „chose” encore inconnue), Aethicus témoigne aussi d’un environnement culturel de niveau élevé.
„L’œuvre d’Aethicus - souligne Nestor Vornicescu, - est l’expression d’une appartenance culturelle et linguistique des habitants de la région à la Romanité orientale. La culture et la langue latine de ces régions a pu revêtir des formes supérieures et s’être exprimée dans des œuvres originales, assimilant beaucoup des traditions matérielles et spirituelles des Gètes-Daces. La latinité et l’unité du roumain de nos jours sont des preuves depuis longtemps reconnues de l’origine daco-romaine du peuple roumain, de sa permanence et de son ethnogenèse dans les limites territoriales de la Dacie de Burebista”. Le cas est complexe et jusqu’à une certain point unique. Il est loin d’être éclairci, tant que la „Cosmographie” ne sera pas traduite intégralement.
Sa présence même, en ce lieu et en ce temps, a quelque chose de mystérieux, même si Aethicus a des prédécesseurs. C’est un voyageur érudit et sage, qui laisse une œuvre et des modèles, tout comme Anacharsis le Scythe, qui descendit des Carpates dans la Grèce du VIII-e siècle avant J.Chr., et en même temps de la catégorie de Zamolxis (voyage initiatique en Egypte et en mer, fondation d’une confrérie scientifique qui communique secrètement, avec, peut-être même, un alphabet sacerdotal), dont la formule encyclopédique mérite d’être plus largement examinée. La typologie renaît avec lui, bien que ce sujet semble en suspension et presqu’interdit. Ce genre de sujets est peu développé et ressemble à un chantier abandonné. Etonnant et énigmatique, loin d’être secret, l’alphabet d’Aethicus devrait rouvrir le débat sur les „écritures autochtones avant l’an 1.000”, mais il manque là encore les spécialistes et le modèle intellectuel adéquat. Il manque avant tout la passion pour faire de telles recherches.
Enfin, la circulation et naturellement l’influence. L’œuvre, dont on ne connaît pas les dimensions exactes, nous parvient à travers quelques lignes en abrégé notées dans les monastères occidentaux et elle circule à travers les siècles en manuscrit, attribuée peut-être de façon imméritée à un autre. Quel fut son rayonnement, où et en quel milieu, il nous est impossible de le savoir aujourd’hui avec certitude, sans une recherche systématique sur cet autre sujet abandonné.

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NESTOR VORNICESCU (1927-2000), personnalité ecclésiastique, sociale et culturelle d’importance exceptionnelle, auteur d’une œuvre impressionnante par ses dimensions, ses objectifs et résultats. Présence mémorable et organisateur d’importants débats doctrinaires, Nestor Vornicescu s’est formé dans l’atmosphère intellectuelle des monastères moldaves, en plein milieu du XXe siècle. L’érudition y avait encore un caractère spécial, presque secret. Originaire de Bessarabie, roumain des régions frontalières, donc « roumain de vieille souche», Nestor Vornicescu illustre brillamment une certaine orientation lunaire, mystérieuse, de clair-obscur, fournie par une roumanité dramatique, d’éternelle „Reconquista”. L’idée est évidente chez lui de révéler la tradition de littérature monastique, dans le contexte de la littérature générale et on est en même temps frappé par sa volonté de récupérer certaines couches ignorées, oubliées ou tombées dans l’oubli, mais encore accessibles, et de les faire irradier. L’on constate partout, dans une œuvre définie par sa force d’identifier les sujets nécessaires, un certain esprit de mystère, appartenant aux réalités révélées. Or, ces sujets ne sont pas peu nombreux et Nestor Vornicescu demeurera dans l’histoire de la culture roumaine par deux idées, au moins, qu’il a su exprimer brillamment, en les organisant sous une forme active. Il reformule l’idée proto-roumaine, déjà connue au plan de la chronologie (comprenant les auteurs d’expression latine du Bas-Danube et de l’espace daco-romain d’origine, des IV-VIe siècles) et, en lui offrant des développements ultérieurs, lui donne la force de s’imposer. Quant à l’idée des Saints Roumains, qui existait également, en tant qu’acte de consécration populaire, il lui donne la consistance d’une doctrine confirmée et non plus d’une oeuvre juste bonne pour les synaxes autochtones. C’est l’essence même de l’universel et nous entendons par là une „solution orthodoxe typique”, dans laquelle local, autochtone et spécifique finissent par être des notions tout aussi irréductibles lorsque l’universel s’exprime à travers un lieu et une personne.
En dernière analyse, le mérite de cet auteur est, non pas d’avoir formulé ce qui l’avait déjà été antérieurement, mais d’avoir systématisé et organisé l’ensemble sous la forme d’une construction mémorable, d’en avoir fait un monument.
Hiérarque prestigieux, dont l’action a porté sur plusieurs dizaines d’années, Nestor Vornicescu est entré dans les ordres au monastère de Neamt, ce qui en fait un représentant de l’esprit d’érudition de ce lieu de recueillement d’une impressionnante ancienneté. Supérieur du monastère „Saint Jean le Nouveau” de Suceava (1962-1966), puis du monastère de Neamt (1966-1970), il devient évêque (1970), puis métropolite d’Olténie (1978) sur laquelle il veillera en véritable prince. Docteur en théologie (1983), membre de l’Académie Roumaine (1991) et de l’Académie des sciences de Kichinau (1992), délégué de la Conférence chrétienne pour la paix, il fut à la fois un historien à l’œuvre importante, un théologien et un irénologue de marque, ayant laissé des traces inoubliables dans la culture roumaine des années 2000.
Extrêmement documentée, son œuvre contient des centaines d’articles et études, des éditions et synthèses nombreuses, dont certaines sont d’une importance capitale pour le sujet dont il est question. De la vie et de l’œuvre de Saint Basile le Grand, 1979; La Libération , 1981; Les Ecrits patristiques dans l’Eglise orthodoxe roumaine jusqu’au XVIIe siècle. Sources, traductions, circulation. 1983; Les premiers écrits patristiques dans notre littérature, aux IV-XVIe siècles. 1984; Un philosophe roumain ancien à Histria, en Dobroudja: Aethicus Histricus, auteur d’une Cosmographie et d’un alphabet (IV-Ve siècle), 1986; „La pensée victorieuse”. Etudes de théologie historique roumaine, 1990; Etudes de théologie historique, 1998; L’un des premiers textes de littérature roumaine ancienne: „La passion des Saints Epictète et Astion” (à l’équilibre des III-IVe siècles), 1990; Le saint évêque Laurent de Novae, Ve siècle, 2000; Saints roumains et défenseurs de la foi ancestrale, 1987; Le saint hiérarque Movila, métropolite de Kiev, de Galicie et de toute l’Ukraine. Etude hagiographique, 1999.
Sa monographie sur Michel le Brave, pour le quatrième centenaire de la mort du grand voïvode, conclut la série de ses œuvres imprimées, qu’il faudra pourtant compléter par la publication d’études peu connues, dont certaines sont inédites.

 

Artur Silvestri

 

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